Une journée à la ferme de Jim Thompson

  • 6 min
  • Mis à jour le : 22 avril 2026
  • Par Jérôme Cartegini

Au cœur de Bangkok trône la maison de Jim Thompson, suspendue hors du temps entre grands centres commerciaux et immeubles résidentiels. Installé dans cette jolie demeure en teck, il contribua à faire rayonner le marché de la soie thaïlandaise dans le monde entier. Mais pour comprendre pleinement son héritage, je quitte l’agitation de la capitale et prends la route vers le nord‑est pour découvrir une ferme pas comme les autres dans la province de Nakhon Ratchasima en Isan…

Quitter Bangkok, c’est d’abord laisser derrière soi le grondement continu des klaxons, la moiteur des ruelles et l’odeur des brochettes grillées. À mesure que la route s’étire vers le nord‑est, les gratte-ciel s’effacent et la ville laisse place aux villages, aux rizières et aux collines rougeâtres.

La chaleur change elle aussi : moins humide, plus sèche, presque poussiéreuse, le plateau aride de Khorat n’est plus très loin. La ferme se dessine dans la campagne de l’Isan et j’ai la sensation d’entrer dans une Thaïlande différente, plus rurale, plus lente, presque intime.

Pourquoi visiter la ferme de Jim Thompson ?

Après avoir dépassé quelques temples millénaires, j’arrive à la ferme de Jim Thompson, au pied de la montagne Phaya Prab. Une immersion dans la vie quotidienne isanaise, que je ne manque pas lors de mon circuit culturel en Thaïlande. Habitants de l’Isan et de Bangkok s’y retrouvent chaque année entre décembre et janvier – la ferme n’ouvrant au public que quelques semaines par an. Les familles viennent en nombre, les enfants courent entre les allées fleuries, les rires résonnent et la langue isan s’élève, plus chantante que le thaï standard.

La ferme n’est pas une simple attraction, c’est une porte d’entrée vers l’Isan. Façonnée par des générations de familles lao-isan, elle souhaite transmettre aux visiteurs les valeurs et la beauté du mode de vie du nord-est de la Thaïlande. Établie dans l’une des régions les plus agricoles, elle contribue à mettre en valeur les productions locales, à soutenir les artisans, à promouvoir l’agriculture biologique et surtout à préserver la culture du tissage et de la soie, chère à l’Isan.

Flâner dans les champs de la ferme

Dès l’entrée de la ferme, je suis accueilli par une explosion de couleurs et de senteurs. Les champs de cosmos et de tournesols s’étendent à perte de vue, souffrant à peine du soleil déjà haut. Je fais comme ces jeunes qui posent devant ces teintes de rose, vert et jaune, et j’attrape mon appareil photo pour saisir ces couleurs vibrantes et les œuvres d’art exposées ici et là. Un peu plus loin, je découvre un large champ de citrouille, surnommé « Pumpkin Hill » en raison de sa légère pente.

En suivant le sentier à pied (des petits trains font aussi le tour de la ferme), je rejoins l’exposition consacrée au riz, véritable trésor de la région. Ici, je zigzague entre les parcelles dans lesquelles se succèdent différentes variétés colorées. Au loin, j’aperçois le « château des oreilles de riz », une structure érigée par les fermiers pour se rappeler de la valeur du riz et de leur travail, un aliment incontournable de tout voyage en Thaïlande. Sur le parcours, je croise des familles attelées à des ateliers de dégustation de riz, de dégustation de thé de riz rôti ou de cuisson du riz.

Maison thaïe traditionnelle en bois sur pilotis, au milieu d'un champ de fleurs
© martinhosmart083/Stock Adobe

Le cœur de la ferme : la sériculture

Le point d’orgue de ma visite a été la découverte de l’incroyable processus de fabrication de la soie, la sériculture. Celle-ci consiste à élever le ver à soie qui n’est autre qu’une chenille de papillon pour obtenir un cocon et le fameux fil de soie. Ma rencontre avec une fileuse me permet d’en savoir un peu plus…

Comment faire de la soie ?

Le processus d’élevage démarre par l’incubation d’œufs de papillons. Pour cela, on les place pendant 10 jours dans des boîtes transparentes sur de grandes feuilles de papier humide. Quand les œufs sont éclos, les vers à soie se développent dans de grands paniers en osier durant 40 jours environ. Les éleveurs de la ferme les nourrissent plusieurs fois par jour de feuilles de mûriers, aussi cultivés ici. À maturité, les vers sont ensuite déposés sur des rameaux de bois pour y filer leur cocon.

Art perpétué depuis des générations dans les maisons traditionnelles, ce sont les femmes qui tissent, filent et teignent la soie. Jim Thompson en collaborant avec ces tisserandes de l’Isan, a permis de faire renaître la production et, surtout, a joué un rôle majeur dans la reconnaissance de la soie thaïe dans le monde entier. Depuis sa disparition, la ferme perpétue cet héritage et propose des ateliers pour toute la famille dévoilant chaque étape de la transformation du cocon en étoffe.

Composition de trois photos évoquant le processus de fabrication de la soie naturelle en Thaïlande, de l'incubation des œufs de papillon au tissage sur un métier traditionnel.
© chaisiri/Stock Adobe - © kikisora/Stock Adobe - © Auttapon Moonsawad/Stock Adobe

Immersion dans un village isan traditionnel

Au sein de la ferme se trouve une reproduction d’un village isan. Ces maisons en bois sur pilotis, aux toits de chaume ou de tuiles rouges, sont les témoins de l’architecture lao-isan. Une maison de style Khorat du village s’est distinguée en 2015 par l’Association des architectes siamois sous patronage royal.

Comme ces structures en teck peuvent être vulnérables aux termites, les fermiers ont choisi de protéger le Tripitaka, l’ensemble des textes du canon Pāli, dans une bibliothèque sur l’étang. Cela rend le moment de lecture encore plus méditatif.

La ferme abrite aussi le Jim Village où j’ai pu découvrir les modes de fabrication des produits de la marque Jim Thompson et ramener un petit souvenir de Thaïlande.

Pour compléter mon expérience, je teste les ateliers proposés durant le festival au cœur de la ferme. J’apprends à créer mon propre porte-clé en argile, à teindre un t-shirt avec des couleurs naturelles comme l’indigo et même à réaliser un dessert local, à base de riz évidemment.

Au-delà des traditions, la culture moderne s’invite aussi au village. Tout le long de la journée, j’ai pu assister à des démonstrations de danse, une performance de mor lam, une musique dont les paroles prennent la forme d’un poème et écouter de la musique pop thaïlandaise.

À gauche : Tissus indigo mis à sécher dans un atelier d'Indonésie. À droite : Portrait d'un père de famille souriant à Chiang Mai en Thaïlande
© Yang Lin/iStock - © Romain Gaillard/Réa

Pause au marché de la ferme

Toute cette exploration m’a donné faim, alors direction le Jim Market ! Sur les étals, les fruits, légumes et fleurs de la ferme, mais ce qui m’intéresse ce sont les stands de cuisine pour goûter et siroter la région de l’Isan. Réputée pour être la cuisine la plus épicée du pays, on oublie le curry et le lait de coco, le piment et les produits frais ont la part belle.

Pour débuter, j’opte pour un som tam, une salade de papaye verte pilée dans un mortier, avec de la tomate, du citron vert et du piment. Un vrai délice. Un autre stand propose du larb, une salade aux influences laotiennes composée de viande hachée, d’oignons et d’herbes fraîches. Un plat particulièrement apprécié en Isan.

L’incontournable de la ferme : le riz gluant, à goûter absolument ! Et à accompagner de sai krok isan, une saucisse fermentée et légèrement acidulée.

Ce n’est qu’une fois repu que je quitte la ferme et reprends la route pour retrouver la tumultueuse Bangkok.