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Le Sud du Maroc recèle des trésors berbères oubliés. Ses greniers collectifs en pisé se dressent fièrement sur les contreforts de l’Anti-Atlas ou se cachent au cœur de la vallée du Souss. Laissant Agadir et sa brise Atlantique, je suis partie à la découverte de cette région de pierre et de lumière, à l’affut de constructions millénaires en perdition, racontant la vie du peuple Amazigh.
Entrée dans la vallée du Souss
De chaque côté de la route, des milliers d’arganiers forment des taches sombres au milieu des collines ocres. Descendant légèrement vers l’ouest, le soleil implacable luit dans un ciel sans nuages. Mes yeux fatigués se ferment sans le vouloir. Les lunettes de soleil ne suffisent pas à faire illusion et Mohammed, mon guide, annonce qu’il est temps de se dégourdir les jambes. L’air chaud et sec réveille les sens. La désolation lumineuse du paysage me fascine. Des fleurs aux pétales jaune pâle ont commencé à éclore sur les feuilles vertes lustrées des arganiers.
Mohammed m’explique que cette vallée est la seule au monde à posséder autant d’arganiers, plantés sur des centaines de kilomètres carrés. Cet arbre miraculeux, qui s’épanouit là où l’olivier dépérit, résiste aux fortes températures allant jusqu’à 50 °C. Son vaste réseau de racines souterraines s’enfonce dans le sol jusqu’à une profondeur de 30 mètres pour chercher de l’eau, ce qui explique l’espacement entre chaque arbre.
Tandis que j’admire cette résilience végétale, des chèvres acrobates ont commencé à grimper sur les branches à la recherche de fruits. Des enfants, sortis de nulle part, jouent au bord de la route, à l’ombre. Il est temps de remonter en voiture si nous voulons rejoindre la fameuse R105 en direction de Tafraout, avant la nuit.

La plus belle route de l’Anti-Atlas
Zigzaguant entre les montagnes érodées de l’Anti-Atlas, la R105 n’a pas volé sa réputation. Je suis subjuguée par sa beauté âpre. Les lits de cailloux, autrefois oueds impétueux, me rappellent que le Maroc est aux premières loges du réchauffement climatique. Mais l’aridité a de la grâce. La lumière change à chaque virage, dorée puis cuivrée. Le soleil vient de disparaître derrière les crêtes, la roche se teinte de rose sous un ciel rougeoyant qui semble sorti d’un film en technicolor. On s’est arrêtés pour la cinquantième fois, happés par le paysage et le silence qui fait se sentir minuscule mais étrangement apaisé.
La nuit est tombée d’un coup. La voûte céleste constellée de points lumineux me rappelle les mots du Petit Prince : « Et j'aime la nuit écouter les étoiles. C'est comme cinq cents millions de grelots… ». Il est de temps de se poser dans une maison d’hôtes à Aït Baha. Mohammed me prévient que le réveil sera matinal…

Mon premier grenier
Il n’est pas encore 7 h et j’ai juste le temps d’engloutir une crêpe dégoulinante de miel. Le ciel est toujours aussi bleu et la fraîcheur des montagnes rend le soleil désirable. Nous avons prévu de visiter le grenier d’Imchguiguiln (à la prononciation impossible) à quelques kilomètres d’Aït Baha. Dans la voiture, Mohammed a le temps de m’expliquer que les greniers sont appelés igoudar en langue amazigh – agadir au singulier. Il y en plus de 500 répertoriés dans la région de Souss-Massa dont certains ont été restaurés ces dernières années, comme celui d’Imchguiguiln.
Une fois arrivés au hameau, le gardien, seul à pouvoir nous ouvrir la porte, est introuvable. Je suis déçue mais ce contretemps ne fait qu’accroître ma curiosité pour ce patrimoine mystérieux, et celui-ci sera pour un autre voyage au Maroc. Mohammed a un autre grenier en tête, plus confidentiel, dont il connaît personnellement l’imam détenteur des clés. Nous voilà repartis dans les montagnes pour un trajet d’une heure et demie.
Des symboles de tolérance
Le soleil radieux aplatit le relief qui semblait si découpé hier. Au milieu d’une plaine immense, apparait enfin Toumliline, un village minuscule composé de quelques maisons, dominé par un bâtiment fortifié qui se confond avec la terre. C’est l’ancien grenier collectif du village, vieux de 4 ou 5 siècles. L’imam ne se souvient plus précisément. Vêtu d’une djellaba, il nous attend, tout sourire, devant l’entrée du grenier avec son épaisse clé en fer forgé. J’ai l’impression d’être dans un conte des Mille et Une Nuits. Nous devons nous incliner pour entrer dans de sombres galeries qui débouchent rapidement sur une sorte de ruelle à l’air libre bordée par deux impressionnantes rangées de cases cadenassées qui s’empilent sur plusieurs niveaux. Chacune dispose d’un palier en pierre servant de marche pour atteindre les étages supérieurs.

L’imam propose de nous ouvrir l’une d’entre elles. Il me faut quelques instants pour m’habituer à l’obscurité de la cellule qui contient plusieurs coffres. Difficile de ne pas penser à l’histoire d’Aladin lorsque l’imam en ouvre un. Mais aucun génie ne s’en échappe, juste de la poussière et des morceaux de bois gravés que l’imam manie avec précaution. Ce sont des contrats qui régissaient autrefois la vie des tribus amazighes : mariages, vente de bétails et de denrées. Chaque famille avait sa propre case où elle conservait des jarres remplies d’huile d’olive, de miel ou d’orge. C’est grâce aux igoudar que les villages survivaient aux périodes de famine.
En sortant de la case, je suis frappée par la sérénité du lieu, qui se révèle être bien plus qu’un simple grenier où entreposer des biens. Traduit par Mohammed, l’imam m’explique que ses ancêtres étaient habitués à cohabiter avec les artisans juifs, qui possédaient une échoppe dans l’enceinte du grenier. Je comprends mieux d’où vient cette sensation de paix. La bienveillance était de mise dans l’enceinte des greniers, qui servaient aussi de refuge en temps de guerre entre les tribus.
Le plus beau grenier du Maroc ?
Après avoir partagé un thé à la menthe avec l’imam, le temps presse si nous voulons rejoindre Amtoudi au sud, avant la tombée du jour. C’est dans les hauteurs de ce village que se trouve Aguellouy, l’un des plus beaux igoudar de la région, selon Mohammed. Nous faisons étape à Tafraout, entourée de spectaculaires roches granitiques rouges. Le décor est somptueux mais nous ne nous attardons pas, juste le temps de manger une savoureuse omelette au fromage.
La route qui nous sépare d’Amtoudi est presque déserte, à travers les montagnes, dominées par endroits par des villages fantômes. Blotti au fond d‘un canyon planté d’une belle oasis, Amtoudi est encerclé par des falaises impressionnantes, coiffées de deux igoudar, à peine discernables au premier coup d’œil tant ils se fondent avec la roche.

Le plus ancien, Aguellouy, restauré par l’architecte anthropologue Salima Naji il y a une quinzaine d’années, a été bâti il y a 1 000 ans. Je ne suis pas mécontente d’avoir mes chaussures de randonnée pour entreprendre l’ascension de ce nid d’aigle perché à plusieurs centaines de mètres. En me rapprochant de cette forteresse bâtie en colimaçon autour de la montagne, je suis intriguée par l’habileté des bâtisseurs.
Le grenier de Toumliline m’avait séduit par sa simplicité mais les tours d’angle d’Aguellouy ont tout du château fort, sans seigneur. Je me rends compte que ma fascination pour ces sites n’est pas seulement architecturale, ils incarnent un sens remarquable de l’égalité car chaque famille, quelle que soit sa position sociale, avait une cellule. Une fois en haut, des panneaux expliquent avec précision le travail minutieux de restauration et de reconstruction selon les techniques traditionnelles. Tout en haut du grenier, des terrasses embrassent l’oasis et le canyon. La lumière est douce et je m’assois pour écouter l’appel du muezzin qui se mêle au souffle tiède du vent. Avant de redescendre, je ferme les yeux pour profiter de ce moment de quiétude suspendue.
Sauver des trésors en perdition
Menacés par l’exode rurale, les greniers collectifs berbères du Maroc risquent de disparaître faute d’habitants pour en prendre soin. Sur les 500 environ recensés, une poignée seulement a été restaurée et nombreux sont ceux qui tombent en ruine. Depuis 2021, les autorités marocaines ont lancé un projet de valorisation et d'inscription des igoudar au patrimoine mondial de l’Unesco, en raison de leur valeur inestimable en tant qu'institutions sociales et architecturale. Principalement concentrés dans le Sud (Anti-Atlas), les greniers se trouvent aussi dans le Centre du pays (Haut Atlas), en particulier dans la vallée des Aït Bouguemez. Accessible à pied au terme d’un belle randonnée, le grenier de Sidi Moussa abrite les reliques d’un marabout. Des cérémonies y sont encore célébrées car la légende raconte que le sage avait le don de guérir l’infertilité.